Quand le statut d’artiste précède l’œuvre

Des réseaux sociaux à l’intelligence artificielle, la création entre dans l’âge de la posture

IA

Sylvain Morizet

6/12/20265 min read

Les réseaux sociaux nous ont appris à exposer nos vies. L’intelligence artificielle nous apprend maintenant à exposer nos œuvres avant même qu’elles n’existent vraiment.

Ce n’est pas une rupture totale. C’est plutôt une continuité. Pendant quinze ans, nous avons vécu dans une société où chacun a été invité à devenir le metteur en scène de sa propre existence. Il fallait donner une forme à sa vie, fabriquer un récit, produire des images, montrer ses voyages, ses indignations, ses réussites, ses corps, ses lectures, ses engagements. L’existence est devenue une surface de publication.

On ne vivait plus seulement. On se montrait en train de vivre.

L’IA générative déplace aujourd’hui ce phénomène vers la création. Elle ne permet pas seulement de produire plus vite des textes, des images, des musiques ou des vidéos. Elle permet de fabriquer les signes extérieurs de la création : une esthétique, une pochette, une bio d’artiste, un clip, un manifeste, une identité visuelle, une direction artistique, parfois même une œuvre entière.

Le problème n’est donc pas seulement que l’IA puisse produire des contenus médiocres en grande quantité. Le problème est plus profond : elle permet au statut d’artiste de précéder l’œuvre.

Autrefois, l’œuvre venait d’abord. Pas toujours, bien sûr. Les impostures, les postures et les effets de mode ont toujours existé. Mais, dans la durée, une œuvre devait résister. Elle devait être travaillée, approfondie, confrontée au réel, au public, au jugement, à l’échec. Le statut d’artiste était fragile, lent, parfois injuste. Il se construisait par le métier, par l’obstination, par la singularité d’un geste.

Aujourd’hui, on peut commencer par l’apparence.

On peut avoir une identité d’artiste avant d’avoir une pratique. Une image avant une pensée. Un storytelling avant une nécessité intérieure. Une esthétique avant un langage. Une présence publique avant une œuvre.

C’est l’une des grandes mutations culturelles de notre époque : la création devient elle aussi un espace de simulation sociale.

Les réseaux sociaux avaient transformé l’existence en vitrine. L’IA transforme la création en vitrine disponible.

Il ne s’agit pas de dire que toute personne utilisant l’IA serait un faux artiste. Ce serait absurde. L’histoire de l’art est aussi l’histoire des outils. Le piano, l’orchestre, l’enregistrement, le montage, le sampling, les synthétiseurs, les logiciels de production ont tous modifié les pratiques artistiques. Un outil ne disqualifie pas celui qui l’utilise.

La vraie question est ailleurs : que fait-on avec cet outil ? Sert-il une vision, une nécessité, un travail ? Ou sert-il à produire les signes d’une vision que l’on n’a pas encore construite ?

C’est là que l’IA devient révélatrice.

Elle ne crée pas seulement des œuvres. Elle révèle notre rapport à l’œuvre. Elle distingue ceux qui cherchent un outil pour aller plus loin de ceux qui cherchent un raccourci pour être perçus autrement.

Il y a une différence entre utiliser l’IA pour explorer une idée, accélérer une maquette, tester une forme, chercher une texture, ouvrir des pistes ; et l’utiliser pour fabriquer immédiatement une identité artistique complète, prête à être publiée, commentée, valorisée.

Dans le premier cas, l’outil prolonge un travail.
Dans le second, il remplace la traversée du travail.

C’est cette traversée qui manque souvent dans les productions générées. Non pas parce que la machine serait incapable de produire quelque chose de séduisant. Au contraire. L’IA est souvent très forte pour séduire immédiatement. Elle sait produire du style. Elle sait imiter les surfaces. Elle sait fabriquer de la cohérence visuelle, de la fluidité textuelle, de l’efficacité sonore.

Mais elle ne sait pas pourquoi elle le fait.

Et c’est précisément là que commence l’art.

L’art n’est pas seulement la production d’un objet esthétique. C’est une nécessité qui prend forme. C’est une tension entre une personne, un monde, une technique, une époque, une limite. C’est parfois un métier. C’est parfois une blessure. C’est parfois une obsession. C’est souvent du temps.

Or notre époque aime de moins en moins le temps.

Elle préfère l’apparition à la maturation. La publication à la recherche. Le récit de soi à la construction de soi. L’effet à la densité.

L’IA arrive dans ce contexte. Elle ne l’a pas créé. Elle l’amplifie.

Elle offre à chacun la possibilité de produire rapidement l’apparence d’une œuvre, comme les réseaux sociaux offraient la possibilité de produire rapidement l’apparence d’une vie accomplie. Dans les deux cas, le même mécanisme est à l’œuvre : fabriquer une surface désirable, lisible, partageable.

La société d’exposition devient une société de génération.

Et cette société de génération pose un problème particulier au monde artistique : elle brouille la différence entre créer et se présenter comme créateur.

On peut désormais produire un album sans être musicien, un livre sans être écrivain, un film sans être cinéaste, une exposition sans avoir développé de regard. Techniquement, c’est fascinant. Culturellement, c’est vertigineux. Car cela ne signifie pas seulement que davantage de personnes peuvent créer. Cela signifie aussi que davantage de personnes peuvent occuper l’espace symbolique de la création sans en avoir traversé les exigences.

Cela ne veut pas dire qu’il faut réserver l’art à une caste de professionnels diplômés. Ce serait une erreur. Beaucoup d’artistes importants sont venus d’ailleurs. Beaucoup ont échappé aux institutions. Beaucoup ont commencé sans légitimité.

Mais venir d’ailleurs ne dispense pas d’avoir quelque chose à dire. Ni de travailler. Ni d’affronter la matière.

La démocratisation des outils est une bonne nouvelle. La démocratisation de la posture est plus ambiguë.

Car une culture saturée de postures finit par ne plus savoir reconnaître le travail. Elle confond l’intention et l’accomplissement. Le désir d’être artiste et le fait de construire une œuvre. L’émotion ressentie et la forme donnée à cette émotion.

Il y a pourtant une phrase simple à garder en tête :

Être artiste n’est pas un statut que l’on revendique. C’est une exigence que l’on vérifie dans le travail.

L’IA ne rend pas cette exigence caduque. Elle la rend plus nécessaire encore.

Plus il devient facile de produire des signes artistiques, plus il devient important de regarder ce qu’il y a derrière : une pensée, une pratique, une langue, une écoute, une responsabilité, une durée.

Le danger n’est pas que des amateurs créent. Au contraire, c’est souvent ainsi que naissent des formes nouvelles. Le danger est que l’écosystème valorise davantage l’emballage que la nécessité. Que l’on récompense la capacité à se présenter comme artiste plutôt que la capacité à faire œuvre.

Les réseaux sociaux avaient déjà installé cette logique dans nos vies personnelles. Il fallait être visible, identifiable, racontable. L’IA l’installe maintenant au cœur de la création.

Demain, beaucoup auront une direction artistique. Beaucoup auront une esthétique. Beaucoup auront des images, des textes, des musiques, des clips. Beaucoup auront même un discours sur leur démarche.

La question sera donc de moins en moins :

« Peut-il produire quelque chose ? »

Et de plus en plus :

« Y a-t-il quelqu’un derrière ? »

C’est peut-être cela, le vrai critère qui restera.

Non pas l’authenticité au sens naïf. Non pas le refus des outils. Non pas la nostalgie d’un âge artisanal fantasmé. Mais la présence d’un sujet réel derrière la forme produite.

Une œuvre n’a pas seulement besoin d’exister. Elle doit venir de quelque part.

Et c’est ce “quelque part” que l’IA ne pourra jamais inventer à notre place.

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