La caution humaine
Allons-nous devenir les arrangeurs des ordinateurs ?
MUSIQUE ET IA
Sylvain Morizet
9/10/20268 min read


Il y a quelques semaines, quelqu’un m’a contacté pour me proposer un travail d’arrangement.
Rien d’inhabituel. C’est une partie de mon métier depuis plus de vingt ans : on m’envoie une chanson, une maquette, parfois quelques accords, parfois une partition déjà très construite, et mon travail consiste à lui donner une forme, une couleur, une architecture instrumentale.
La personne me présente le projet comme sérieux, avec une production derrière. Elle m’envoie une musique qu’elle dit avoir composée. J’écoute.
Très vite, quelque chose me gêne. La construction, le son, certaines tournures, cette manière particulière d’être à la fois très propre et étonnamment impersonnelle : je reconnais ce que j’ai déjà entendu dans les générateurs musicaux.
Je pose donc la question.
- C’est toi qui as composé cela ?
- Oui.
- Pourtant, ce que tu m’as envoyé a été généré par une IA.
S’ensuit alors une réponse devenue presque classique. Oui, enfin, pas vraiment. L’IA a été utilisée, certes, mais il avait donné les indications. Il savait ce qu’il voulait. Il avait choisi le style, l’ambiance, sans doute corrigé quelques paramètres. En somme, il considérait avoir composé parce qu’il avait formulé une intention.
Et il me proposait ensuite d’arranger cette musique.
Le projet aurait pu être intéressant financièrement. Il y avait suffisamment de moyens pour enregistrer de vrais musiciens. J’aurais pu reprendre l’harmonie, enrichir les contrechants, modifier certaines structures, travailler l’orchestration et donner à cette maquette une tout autre dimension.
Autrement dit, faire mon métier.
J’ai refusé.
Pas tellement parce que l’IA avait été utilisée. J’utilise moi-même quantité d’outils numériques et je ne considère pas qu’un logiciel devienne suspect dès qu’un algorithme intervient quelque part. Ce qui me posait problème était ailleurs.
En acceptant ce travail, je serais devenu la caution humaine du résultat.
Du compositeur maladroit au prompteur
L’histoire de la musique populaire connaît depuis longtemps une répartition parfois étrange des rôles.
Des chanteurs arrivaient autrefois avec une mélodie chantonnée, quelques accords de guitare ou une idée au piano. Puis l’arrangeur intervenait. Il harmonisait, structurait, écrivait pour les instruments, inventait parfois une introduction, un contrechant ou un motif qui allait devenir indissociable de la chanson.
Certains arrangements ont participé de manière immense au succès des œuvres qu’ils habillaient. C’est aussi pour cette raison que des arrangeurs se sont battus pour que leur apport soit reconnu et rémunéré.
Il y avait parfois une grande distance entre la petite chanson jouée à la guitare et ce que le public entendait finalement sur le disque.
La situation n’était pas toujours parfaitement équitable. Certains artistes possédaient une intuition musicale formidable sans disposer des compétences nécessaires pour l’accomplir eux-mêmes. D’autres bénéficiaient largement du talent de musiciens restés dans l’ombre.
Mais il existait encore, au début de la chaîne, quelque chose qui venait d’eux. Une mélodie. Quelques accords. Un texte. Une intuition. Même rudimentaire.
L’IA générative introduit un étage supplémentaire.
On peut désormais arriver sans mélodie, sans harmonie, sans technique instrumentale, sans connaissances musicales particulières. Quelques phrases suffisent :
« Une chanson mélancolique, tempo moyen, piano et cordes, voix masculine grave, refrain très émotionnel, ambiance cinématographique. »
La machine produit.
L’utilisateur écoute plusieurs propositions, en conserve une, demande quelques variantes, puis apporte le résultat à un professionnel.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.
Le professionnel comme service après-vente de la machine
Une musique générée aujourd’hui peut encore présenter des faiblesses. Un musicien expérimenté les entend assez facilement : structures trop prévisibles, harmonies convenues, orchestration approximative, détails instrumentaux peu naturels, transitions maladroites.
Qu’à cela ne tienne.
On appelle un arrangeur.
Puis un ingénieur du son.
Puis quelques vrais musiciens.
Le premier améliore l’écriture. Les seconds apportent de la matière, du geste, du souffle. Le mixage termine le travail.
À l’arrivée, nous avons une véritable production musicale. Des humains ont participé. Des professionnels reconnus peuvent même apparaître au générique.
Et celui qui a tapé le prompt pourra expliquer, sans mentir tout à fait, que l’IA n’était « qu’un outil ».
Voilà le piège.
Car le débat public risque de se focaliser longtemps sur une question quantitative : quelle proportion de l’œuvre a été faite par l’IA ?
10 % ? 30 % ? 70 % ?
Cette manière de compter me paraît peu intéressante. Une œuvre ne se mesure pas comme la provenance des pièces d’un moteur automobile.
La question essentielle est beaucoup plus simple :
Où se situe l’acte créateur ?
Qui a trouvé la mélodie ?
Qui a choisi les harmonies ?
Qui a conçu la structure ?
Qui a pris les décisions qui donnent à l’œuvre son identité ?
Qui a rencontré un problème et trouvé une solution ?
Si la réponse est : « la machine », l’intervention ultérieure de musiciens humains ne change pas magiquement la nature du processus initial.
« J’ai eu l’idée »
Il existe derrière tout cela une confusion que l’IA générative amplifie : celle entre avoir une idée et savoir créer.
Tout le monde a des idées.
Je peux avoir l’idée d’un immeuble extraordinaire. Cela ne fait pas de moi un architecte.
Je peux imaginer un menu remarquable. Cela ne fait pas de moi un chef.
Je peux vouloir écrire une symphonie évoquant la mer, la nuit et l’enfance. Cela ne fait pas de moi un compositeur.
La création commence justement dans la distance entre l’idée et sa réalisation.
C’est là qu’interviennent le métier, la culture, l’expérience, les erreurs accumulées, les choix, les renoncements. Une intention initiale est souvent assez pauvre. Elle se transforme parce qu’elle rencontre la matière.
Un compositeur imagine quelque chose, l’écrit, l’écoute, constate que cela ne fonctionne pas, modifie une basse, supprime quatre mesures, change l’instrumentation, découvre parfois une idée meilleure que celle qu’il cherchait.
Le chemin fait partie de la création.
Avec l’IA générative, il devient possible de sauter presque entièrement ce chemin et de confondre la formulation de la commande avec l’accomplissement de l’œuvre.
Le client devient alors auteur parce qu’il a commandé.
Un paradoxe étrange
Nous assistons ainsi à un phénomène étonnant.
Jamais il n’a été aussi facile de produire quelque chose qui ressemble à une œuvre professionnelle.
Et jamais, peut-être, il n’a été aussi difficile de construire une carrière professionnelle.
Pendant longtemps, lorsqu’un jeune me demandait s’il pouvait envisager une carrière musicale, ma réponse était prudente mais plutôt encourageante.
Je lui expliquais que le métier était difficile, qu’il demandait énormément de travail, de polyvalence, de disponibilité. Tout le monde ne deviendrait pas soliste international ou compositeur de cinéma. Mais quelqu’un de sérieux, sympathique, compétent et travailleur pouvait trouver des chemins : enseigner, accompagner, jouer dans différents projets, arranger, faire de l’événementiel, écrire pour l’image.
Aujourd’hui, mon discours serait plus sévère.
Si quelqu’un hésite profondément à faire ce métier, je lui conseillerais probablement de ne pas le faire.
Car les outils qui abaissent les barrières techniques font également entrer sur le marché une quantité gigantesque de nouveaux producteurs de contenus.
Un auteur qui ne sait pas chanter peut générer une interprétation.
Un chanteur qui ne sait pas arranger peut générer un accompagnement.
Quelqu’un qui ne connaît ni l’harmonie ni l’orchestration peut obtenir une musique crédible.
La production se démocratise.
La demande professionnelle, elle, ne se multiplie pas au même rythme.
Il en résulte une situation assez paradoxale : plus il devient facile de produire, plus la compétence risque de perdre de sa valeur économique.
La disparition silencieuse du métier
On parle beaucoup du remplacement.
« Est-ce que l’IA va remplacer les compositeurs ? »
La formulation est probablement trop simple.
Il existe un scénario plus discret.
Les compositeurs restent.
Les arrangeurs restent.
Les instrumentistes restent.
Les ingénieurs du son restent.
Simplement, leur place dans la chaîne descend progressivement.
Ils intervenaient autrefois pour créer. Puis pour développer. Puis pour corriger. Puis pour finaliser.
À la fin, ils risquent surtout de rendre présentable ce qui a été produit avant eux par les machines.
Le métier n’aura pas disparu.
Il aura été déplacé.
Et ce déplacement peut être beaucoup plus difficile à combattre qu’une disparition brutale, parce qu’il permet de continuer à dire que « l’humain reste au centre ».
L’humain sera bien là. Au bout de la chaîne.
Le label « humain »
Nous voyons déjà apparaître une demande de transparence : identifier les contenus générés, tracer leur origine, distinguer les créations humaines. C’est indispensable.
Il faudra pourtant aller plus loin, car la frontière va devenir extraordinairement poreuse.
Une chanson commencée dans Suno, réharmonisée par un arrangeur, rejouée par de vrais instrumentistes, réenregistrée par un chanteur et mixée dans un studio professionnel est-elle une œuvre humaine ?
Évidemment, des humains y ont travaillé. Mais cette réponse ne suffit pas.
Ce que nous devrons apprendre à décrire, c’est la nature de leur contribution.
Il faudra sans doute distinguer celui qui initie réellement une œuvre de celui qui sélectionne une proposition, celui qui transforme profondément un matériau de celui qui réalise simplement une finition, celui qui compose de celui qui commande.
Notre droit d’auteur s’est construit autour d’une idée particulièrement précieuse : l’œuvre porte l’empreinte de la personnalité de son auteur.
Cette notion devient beaucoup plus intéressante avec l’IA qu’elle ne l’était hier.
Parce qu’elle oblige à poser une question que la technologie ne peut pas résoudre à notre place :
De qui cette œuvre porte-t-elle réellement l’empreinte ?
Refuser d’être une caution
Je comprends parfaitement qu’un professionnel accepte de travailler sur de tels projets. Il faut vivre. Les mutations technologiques ont toujours transformé les métiers. Nous utilisons tous des outils que les générations précédentes auraient peut-être considérés comme des raccourcis. Je ne souhaite donc pas distribuer des certificats de pureté.
En revanche, chacun devra progressivement déterminer ses propres limites. Pour ma part, je ne veux pas devenir l’arrangeur d’une machine afin qu’un tiers puisse ensuite se présenter comme compositeur.
Si quelqu’un possède une idée musicale et ne sait pas encore la développer, je peux l’aider.
S’il veut écrire avec moi, très bien.
S’il souhaite me confier la composition, c’est également mon métier.
Mais recevoir une production générée par un prompt, lui donner une apparence professionnelle et servir ensuite de preuve que « des humains ont participé » ne m’intéresse pas. La question dépasse largement la musique.
Le dessinateur pourra devenir celui qui corrige les mains d’une image générée.
L’écrivain, celui qui humanise le texte d’un modèle.
Le réalisateur, celui qui assemble les plans synthétiques.
Le développeur, celui qui vérifie le code.
Dans chaque cas, la compétence humaine reste indispensable. Simplement, elle intervient après. Nous avons longtemps imaginé que la grande question serait de savoir si les machines pourraient remplacer les artistes.
Une autre possibilité apparaît.
Les machines produiront. Les artistes viendront ensuite authentifier leur production.
Et peut-être est-ce précisément là que nous devrons être vigilants.
Car la question qui nous attend n’est plus seulement celle de ce que l’intelligence artificielle saura faire.
Elle est celle de la place que nous accepterons encore d’occuper.
Pour ma part, je n’ai aucune envie de devenir la caution humaine d’une machine.
Joseph Wright of Derby - L'Alchimiste découvrant le phosphore (1771)
Réseaux Sociaux & Cie
Rejoignez-nous sur les réseaux sociaux suivants
RESTONS EN CONTACT
© 2024. All rights reserved.
