Ecrans, école, IA

Comment la facilité affaiblit notre capacité à penser

Sylvain Morizet

6/6/20268 min read

photo of white staircase
photo of white staircase

Sommes-nous devenus moins intelligents,
ou avons-nous simplement cessé d’exercer notre intelligence ?

Il y a une tentation très contemporaine à regarder le présent comme une décadence. On tombe sur une archive télévisée des années 1970, une interview d’un écrivain, d’un scientifique ou d’un artiste parlant lentement, avec précision, dans une langue articulée, et l’on se surprend à comparer ce moment à ce que produisent aujourd’hui les formats courts : phrases hachées, punchlines, visages filtrés, émotions préfabriquées, indignations instantanées.

La conclusion est brutale, presque trop facile : nous serions devenus plus bêtes.

Mais cette formule, aussi séduisante soit-elle, mérite d’être maniée avec prudence. D’abord parce que l’intelligence ne se réduit pas au quotient intellectuel. Ensuite parce que chaque époque produit ses propres formes d’habileté, de rapidité, de créativité et d’adaptation. Enfin parce qu’un tel jugement peut vite basculer dans la nostalgie paresseuse : « c’était mieux avant », cette phrase qui dispense souvent de penser le présent.

La vraie question est peut-être ailleurs : non pas « sommes-nous devenus moins intelligents ? », mais « quelles formes d’intelligence sommes-nous en train de désapprendre ? »

L’intelligence n’est pas un bloc

Pendant longtemps, on a cherché à mesurer l’intelligence comme une capacité générale. Le fameux facteur g, théorisé au début du XXe siècle par Charles Spearman, désigne cette aptitude cognitive globale qui irriguerait les différentes performances intellectuelles. Le quotient intellectuel, dans cette perspective, a fourni un outil de mesure relativement stable, utile, mais partiel.

Car l’intelligence ne se limite pas à résoudre des suites logiques, manipuler des nombres ou reconnaître des formes. Howard Gardner, avec sa théorie des intelligences multiples, a rappelé que l’humain pense aussi par le corps, par le langage, par la musique, par l’espace, par la relation aux autres et par la compréhension de soi. On peut discuter scientifiquement les limites de ce modèle, mais son intuition demeure précieuse : l’intelligence humaine est plurielle.

Un excellent mathématicien peut être socialement aveugle. Un musicien peut comprendre intuitivement des architectures temporelles d’une immense complexité. Un chef d’orchestre peut lire en quelques secondes l’état émotionnel d’un groupe de musiciens. Un acteur peut percevoir un sous-texte que des pages d’analyse n’épuiseraient pas.

Nous avons donc tort de réduire le débat à une simple baisse ou hausse du QI. En revanche, nous pouvons observer une chose inquiétante : plusieurs formes d’intelligence semblent aujourd’hui moins exercées, moins valorisées, moins transmises.

L’école, l’attention et la transmission

Les enquêtes internationales, notamment PISA, montrent une baisse préoccupante des performances scolaires dans plusieurs pays occidentaux, dont la France. Les résultats français en mathématiques et en compréhension de l’écrit ont reculé, et cette baisse ne peut pas être balayée d’un revers de main. La pandémie a aggravé les choses, mais elle n’explique pas tout.

L’orthographe fournit un autre symptôme. Les évaluations de la DEPP montrent que les élèves de CM2 font aujourd’hui davantage d’erreurs qu’en 1987, 2007 ou 2015. Là encore, il ne s’agit pas de transformer l’orthographe en totem réactionnaire. On peut très bien être intelligent et faire des fautes. Mais la maîtrise de la langue n’est pas un ornement social : c’est une technologie intérieure. Elle structure la pensée, affine les nuances, permet de distinguer une impression d’un raisonnement, une colère d’un argument.

Quand la langue s’appauvrit, ce n’est pas seulement l’expression qui s’appauvrit. C’est parfois la pensée elle-même qui perd en précision.

Le problème n’est pas que l’école se soit ouverte à davantage d’élèves. C’est évidemment une conquête. Le problème surgit lorsque l’inclusion se fait au prix de la transmission, lorsque l’exigence devient suspecte, lorsque l’on confond bienveillance et renoncement. Une école démocratique ne devrait pas être une école qui demande moins. Elle devrait être une école qui donne à chacun les moyens d’aller plus haut.

Or transmettre exige du temps, du silence, de la répétition, de l’effort. Tout ce que notre époque rend difficile.

Le cerveau assisté

Nous vivons désormais avec une mémoire externe permanente. Nous ne retenons plus les numéros de téléphone, rarement les itinéraires, de moins en moins les dates, parfois même les informations que nous venons de lire. Pourquoi les mémoriser, puisque nous pouvons les retrouver ?

L’étude célèbre de Betsy Sparrow et de ses collègues sur l’« effet Google » montrait déjà que lorsque nous savons qu’une information restera accessible, nous avons tendance à moins retenir l’information elle-même et davantage l’endroit où la retrouver. Ce n’est pas nécessairement une catastrophe. Toute culture repose aussi sur des mémoires externes : livres, bibliothèques, partitions, archives, instruments.

Mais il y a une différence entre externaliser une partie de la mémoire pour approfondir la pensée, et externaliser la pensée elle-même.

C’est ici que l’intelligence artificielle change l’échelle du problème. Avec les moteurs de recherche, nous déléguions l’accès à l’information. Avec l’IA générative, nous commençons à déléguer la formulation, la synthèse, l’argumentation, parfois même l’imagination. L’outil devient beaucoup plus puissant, donc beaucoup plus ambivalent.

Un compositeur qui utilise un logiciel d’orchestration ne perd pas nécessairement son oreille. Un écrivain qui consulte un dictionnaire ne perd pas son style. Un chercheur qui utilise une base documentaire ne cesse pas de penser. Mais si l’outil remplace l’exercice, si l’assistance devient substitution, alors une compétence finit par s’atrophier.

C’est une loi simple : ce que nous n’exerçons plus, nous le perdons.

Les écrans et la fin du vide

Il faut se méfier des discours trop simplistes sur les écrans. Tout écran n’est pas toxique. Lire un article long, regarder un film de Tarkovski, suivre une masterclass de Martha Argerich ou apprendre l’harmonie sur YouTube ne produit pas le même effet que faire défiler cent vidéos de quinze secondes calibrées pour maximiser le temps d’attention capturé.

Le problème n’est pas l’écran en soi. Le problème est le régime attentionnel qu’il impose.

Les plateformes les plus puissantes ne vendent pas du contenu. Elles organisent la captation de l’attention. Elles fragmentent le temps, accélèrent les affects, récompensent la réaction plutôt que la réflexion. Elles nous habituent à confondre stimulation et pensée.

Or la pensée a besoin de vide. La créativité a besoin d’ennui. L’imagination se développe dans les interstices : quand l’enfant invente un monde avec un bâton, quand le musicien laisse résonner une modulation, quand l’écrivain regarde par la fenêtre au lieu de remplir immédiatement le silence.

Nous avons considérablement réduit ces espaces. Nous ne supportons plus l’attente. Une file, un quai de gare, une minute avant un rendez-vous : le téléphone surgit. Nous colmatons chaque fissure temporelle avec du contenu.

Mais une civilisation qui ne sait plus habiter le vide aura du mal à produire des formes longues, des idées complexes, des œuvres profondes.

L’intelligence relationnelle

Un autre effet, plus discret, concerne notre rapport aux autres. L’intelligence sociale se développe par l’interaction réelle : lire un visage, entendre une hésitation, sentir une gêne, comprendre qu’une phrase ne dit pas exactement ce qu’elle prétend dire. C’est une grammaire subtile, corporelle, émotionnelle.

Des travaux menés sur des préadolescents ont montré que quelques jours sans écrans, dans un contexte d’interactions en face à face, amélioraient la reconnaissance des signaux émotionnels non verbaux. Ce résultat est à la fois modeste et vertigineux : il rappelle que nos compétences relationnelles ne sont pas abstraites. Elles s’exercent.

Là encore, le numérique n’est pas l’ennemi en soi. Il permet de maintenir des liens, de créer des communautés, de trouver des interlocuteurs que l’on n’aurait jamais rencontrés autrement. Mais lorsqu’il remplace massivement la présence, il transforme la relation humaine en échange de signaux. Des likes, des réactions, des messages, des statuts. Beaucoup de contacts, parfois peu de présence.

On peut être connecté en permanence et devenir moins disponible aux autres.

La santé mentale comme symptôme culturel

L’anxiété, l’épuisement, la dépression, la perte de motivation ne signifient évidemment pas que les individus seraient « moins intelligents ». Ce serait absurde et brutal. En revanche, ces phénomènes disent quelque chose de notre environnement mental.

Une société saturée d’informations, de comparaisons sociales, d’injonctions contradictoires et d’incertitudes économiques fabrique des esprits fatigués. Or un esprit fatigué pense moins bien. Il nuance moins. Il simplifie. Il se défend. Il cherche des coupables. Il préfère parfois l’opinion immédiate à l’effort d’analyse.

C’est peut-être l’un des grands dangers politiques de notre époque : non pas seulement la désinformation, mais la fatigue cognitive généralisée. Une population épuisée devient plus vulnérable aux récits simples. Elle peut confondre clarté et brutalité, lucidité et cynisme, courage intellectuel et agressivité.

La démocratie suppose des citoyens capables de soutenir une complexité minimale. Si l’attention s’effondre, si la langue s’appauvrit, si l’école transmet moins, si les affects sont manipulés en continu, alors le débat public se dégrade mécaniquement.

Intelligence artificielle : l’épreuve décisive

L’IA arrive dans ce paysage déjà fragilisé. C’est pourquoi elle est à la fois une chance immense et un risque majeur.

Elle peut aider à apprendre, traduire, explorer, composer, programmer, diagnostiquer, simuler, comparer. Elle peut devenir un formidable amplificateur d’intelligence. Mais elle peut aussi devenir une prothèse de paresse cognitive. Non pas parce qu’elle rendrait automatiquement les humains stupides, mais parce qu’elle peut rendre inutile, en apparence, l’effort de penser.

Pourquoi apprendre à écrire si une machine écrit ?
Pourquoi apprendre à composer si une machine génère ?
Pourquoi apprendre à chercher si une machine résume ?
Pourquoi apprendre à argumenter si une machine produit un texte convaincant ?

La réponse est simple : parce que sans apprentissage, nous ne saurons plus juger ce que la machine produit.

Un musicien qui connaît l’orchestre peut utiliser l’IA comme partenaire. Celui qui ne connaît pas l’orchestre risque de prendre une imitation pour une invention. Un écrivain qui possède une langue peut dialoguer avec un modèle. Celui qui ne la possède pas risque d’adopter la moyenne statistique comme style personnel. Un citoyen formé peut utiliser l’IA pour confronter des points de vue. Un citoyen désarmé risque de recevoir des synthèses comme des vérités.

L’enjeu n’est donc pas de refuser l’IA. L’enjeu est de préserver les conditions humaines qui permettent de l’utiliser intelligemment.

Retrouver l’exercice

Nous ne sommes pas condamnés à devenir moins intelligents. Mais nous devons accepter une idée inconfortable : l’intelligence n’est pas un capital garanti. Elle est une pratique.

Lire longuement est une pratique. Mémoriser est une pratique. Calculer mentalement est une pratique. Écrire clairement est une pratique. Jouer d’un instrument est une pratique. Écouter quelqu’un sans préparer immédiatement sa réponse est une pratique. S’ennuyer sans se jeter sur son téléphone est une pratique. Penser contre soi-même est une pratique.

La modernité technologique nous offre des outils extraordinaires. Mais elle nous dispense de plus en plus souvent des gestes qui formaient autrefois notre intelligence. C’est là que se joue le vrai risque : non pas dans la machine elle-même, mais dans l’abandon progressif de nos propres facultés.

La question n’est donc pas de savoir si nous sommes « plus bêtes qu’avant ». Elle est de savoir ce que nous voulons continuer à exercer.

Une civilisation ne devient pas stupide du jour au lendemain. Elle le devient quand elle cesse de transmettre, quand elle confond facilité et progrès, quand elle remplace l’attention par la stimulation, la culture par le flux, la pensée par l’opinion, la création par la génération.

À l’inverse, elle peut redevenir intelligente très vite, dès lors qu’elle réhabilite l’effort, la lenteur, la nuance, la mémoire, la présence et l’exigence.

L’avenir ne dépendra pas seulement des performances de nos machines. Il dépendra de ce que nous déciderons encore de faire nous-mêmes.

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