Acheter des applaudissements
De l’ego, du travail et du besoin d’être reconnu
Sylvain Morizet
9/3/20267 min read


Aujourd'hui, au détour d’une conversation professionnelle, m'est venue cette phrase : « Elle achète des applaudissements. » Elle m’est restée en tête.
On peut effectivement acheter des applaudissements. Pas directement, bien sûr. Pas sur Amazon. Mais on peut acheter presque tout ce qui permet de les obtenir : une réservation de salle, des musiciens, un studio, une production, une campagne de communication, de belles images, de la visibilité. On peut payer des gens compétents pour donner forme à une idée que l’on serait incapable de réaliser seul. On peut construire autour de soi tous les signes extérieurs d’une réussite artistique.
Et, à la fin, des gens applaudissent. Reste à savoir ce que ces applaudissements signifient.
Wynton Marsalis raconte une anecdote à ce sujet. Adolescent, il avait pris l’habitude d’utiliser la respiration circulaire pendant ses solos. L’effet était spectaculaire. Il pouvait jouer très longtemps sans reprendre son souffle et savait parfaitement que le public réagirait. Son père, le pianiste Ellis Marsalis, finit par lui dire :
« Ceux qui jouent pour les applaudissements, c’est tout ce qu’ils obtiennent. »
Je préfère cette traduction, plus libre :
« Si tu cherches les applaudissements, tu n’obtiendras que ça. »
La leçon est simple. À force de chercher l’effet dont on sait qu’il déclenchera une réaction, on finit par travailler pour cette réaction. Et cette petite phrase dit beaucoup de choses sur notre époque.
Le besoin d’être reconnu
Il serait hypocrite de prétendre que les artistes se moquent de la reconnaissance.
On ne monte pas sur scène dans l’indifférence totale à ce que pensera le public. On ne publie pas un livre en espérant qu’il ne sera lu par personne. On ne compose pas une œuvre destinée au concert pour qu’elle reste dans un tiroir.
La création comporte une part d’ego. Il en faut même une bonne dose.
Il faut croire suffisamment à ce que l’on fait pour considérer que cela mérite quelques minutes de l’attention des autres. Il faut de l’ego pour envoyer une partition, défendre un projet, prendre la parole, monter sur scène, encaisser un refus et recommencer.
L’ego peut être un moteur formidable.
Il devient encombrant lorsqu’il réclame sa récompense avant que le travail soit fait.
Je veux être reconnu.
Je veux être considéré comme compositeur.
Je veux être écrivain.
Je veux être pianiste.
Je veux être vu comme un artiste.
Et surtout : je le veux maintenant.
Notre époque répond très bien à cette impatience.
Être ou avoir l’air d’être
Les réseaux sociaux ont brouillé une frontière autrefois plus nette : celle qui séparait le fait de faire quelque chose du fait d’être vu en train de le faire.
Une œuvre pouvait être travaillée pendant des mois avant d’être montrée. Un disque venait après l’enregistrement. Une photographie de concert témoignait d’un concert qui avait réellement eu lieu.
Aujourd’hui, la représentation du travail commence souvent avant le travail lui-même.
On montre le studio.
On montre le piano.
On annonce le projet.
On photographie les répétitions.
On dévoile les coulisses.
On construit une identité graphique.
On raconte l’aventure.
Parfois, l’aventure vient ensuite.
Cette exposition permanente procure de petites doses de reconnaissance : un commentaire, un cœur, un partage, quelques centaines de vues. Des micro-applaudissements.
Le mécanisme est puissant parce qu’il donne très vite le sentiment d’avoir accompli quelque chose.
Or l’apprentissage artistique possède une caractéristique assez peu compatible avec Instagram : pendant longtemps, il n’y a pratiquement rien à montrer.
Un pianiste passe des années à apprendre à jouer.
Un compositeur écrit beaucoup de musique médiocre avant d’en écrire de bonne.
Un orchestrateur passe des milliers d’heures à lire des partitions, écouter, comparer, essayer, se tromper, recommencer.
Une gamme de do majeur jouée lentement pendant quarante minutes fait une piètre story.
Et pourtant, c’est là que les choses se passent.
Le chemin était le sujet
Nous considérons souvent l’apprentissage comme le délai pénible qui nous sépare du résultat.
C’est une erreur.
Le chemin fabrique celui qui arrivera au bout.
Les heures passées devant un instrument n’accumulent pas seulement de la technique. Elles transforment l’oreille. Elles développent le goût. Elles apprennent à distinguer ce qui fonctionne de ce qui ne fonctionne pas.
Les mauvais morceaux servent.
Les concerts ratés servent.
Les erreurs servent.
Les professeurs qui vous expliquent que votre travail n’est pas assez bon servent.
La confrontation avec quelqu’un qui joue beaucoup mieux que vous sert.
Même ces moments très frustrants où l’on comprend enfin ce qu’il faudrait faire tout en étant encore incapable de le faire sont précieux.
Tout cela fabrique du discernement.
Au piano, le phénomène est particulièrement brutal. L’instrument se moque complètement du curriculum vitae.
On peut avoir beaucoup de relations, un excellent attaché de presse, de magnifiques photographies et cinquante mille abonnés : si le quatrième doigt ne répond pas, il ne répond pas.
Il faut travailler.
Puis recommencer.
Et, quelques mois plus tard, quelque chose qui semblait impossible devient naturel.
Ce plaisir-là ressemble assez peu à un applaudissement.
C’est le plaisir d’être devenu capable.
Acheter le résultat
Notre époque propose pourtant de nombreux raccourcis.
Avec suffisamment d’argent, on peut produire un disque sans savoir produire un disque. On peut engager d’excellents instrumentistes, faire arranger sa musique, faire orchestrer ses morceaux, faire corriger ses textes, construire son image, acheter de la publicité, louer une salle prestigieuse.
La création a toujours été collective. Un compositeur travaille avec des interprètes. Un réalisateur avec une équipe. Un chanteur avec des musiciens, des arrangeurs, des ingénieurs du son.
La question commence à devenir intéressante lorsque presque tout ce qui donne sa valeur au résultat a été fourni par les autres.
Que reste-t-il alors ?
Qu’a-t-on réellement appris ?
Qu’est-ce que l’on saura faire la prochaine fois ?
Il existe un moment où l’on peut avoir tellement délégué le processus que l’on possède le résultat sans avoir acquis ce qui permet d’y parvenir.
On peut ainsi obtenir le décor de la réussite.
Le bel enregistrement existe.
Les photographies existent.
Le public existe.
Les applaudissements existent.
La compétence, elle, ne s’achète pas avec le package.
C’est probablement pour cela que ma phrase me plaît autant : « Elle achète des applaudissements. »
Ce qu’elle achète surtout, c’est le raccourci.
L’immédiateté
Le phénomène dépasse largement le milieu artistique. Nous nous habituons à obtenir le résultat avant d’avoir développé la compétence correspondante. Nous voulons une réponse immédiatement, une livraison immédiatement, une image immédiatement, un texte immédiatement, une audience immédiatement.
L’attente commence presque à ressembler à un dysfonctionnement.
L’apprentissage, lui, reste désespérément ancien.
Un enfant qui commence le violon aujourd’hui met à peu près autant de temps à apprendre à en jouer correctement qu’un enfant qui commençait il y a cinquante ans.
La main humaine n’a pas bénéficié de la fibre. Le cerveau non plus.
Il faut toujours répéter un geste pour qu’il devienne naturel. Écouter énormément pour construire une oreille. Lire pour apprendre à écrire. Se tromper pour acquérir de l’expérience.
Cette lenteur devient presque incongrue.
Accepter d’être mauvais pendant quelque temps.
Accepter de ne rien publier.
Accepter de travailler sans recevoir immédiatement de signes de reconnaissance.
Accepter que personne ne sache encore ce que l’on prépare.
Voilà qui demande aujourd’hui une forme de résistance.
L’ego supporte mal les coulisses
Le véritable travail se déroule souvent à l’endroit exact où l’ego est le moins nourri.
Seul.
À refaire vingt fois le même passage.
À jeter une page écrite la veille.
À découvrir qu’une idée dont on était très fier était finalement banale.
À écouter quelqu’un de meilleur.
À reconnaître qu’on ne sait pas.
C’est aussi l’une des vertus du travail artistique : plus on avance dans une discipline, plus on mesure l’étendue de ce que l’on ignore.
J’ai rencontré au cours de ma vie professionnelle des musiciens qui avaient derrière eux des carrières immenses et qui continuaient à chercher. À poser des questions. À essayer un autre son. À changer une articulation. À reprendre un passage.
Ils avaient depuis longtemps obtenu les applaudissements.
Ils continuaient pourtant le chemin.
Une société de l’exposition
Il existe enfin quelque chose d’assez nouveau dans notre rapport collectif à la reconnaissance.
Pendant longtemps, le besoin d’être admiré se heurtait à une difficulté très simple : il fallait trouver quelqu’un pour vous regarder.
Aujourd’hui, chacun dispose en permanence de sa petite scène.
Nous pouvons publier notre travail, notre visage, nos opinions, nos repas, nos voyages, nos réussites. Nous pouvons compter presque immédiatement les réactions qu’ils provoquent.
Le monde extérieur nous renvoie des chiffres.
Combien de vues ?
Combien de likes ?
Combien d’abonnés ?
Combien de commentaires ?
La reconnaissance devient mesurable.
Et ce qui est mesurable devient rapidement un objectif.
Le risque apparaît alors : commencer à modifier ce que l’on fait pour obtenir le chiffre attendu.
Le musicien cherche l’effet qui fera applaudir.
Le créateur cherche le contenu qui sera partagé.
L’artiste commence à regarder son propre travail avec les yeux du public avant même de l’avoir terminé.
On ne crée plus seulement.
On anticipe sa réception.
Ellis Marsalis parlait à son fils d’un solo de trompette.
Il parlait déjà, sans le savoir, de notre époque.
Et après les applaudissements ?
Il reste un problème avec les applaudissements : ils durent très peu de temps.
Quelques secondes (version Suisse). Quelques minutes.
Puis les gens remettent leur manteau. La salle se vide. Les lumières se rallument. On rentre chez soi.
Si toute l’entreprise avait pour but d’obtenir ce moment, le retour au silence doit être assez violent.
En revanche, personne ne peut retirer les heures passées à travailler une œuvre.
Personne ne peut reprendre ce que l’on a compris en l’écrivant.
Personne ne peut annuler ce que des années d’apprentissage ont transformé dans une main, une oreille ou un cerveau.
La reconnaissance est agréable. Elle est parfois indispensable. Elle permet de continuer, de travailler, de financer un projet, de rencontrer un public.
Je n’ai aucune fascination pour l’artiste maudit qui cultiverait fièrement son absence de succès.
Simplement, l’ordre des choses compte.
Faire.
Apprendre.
Chercher.
Se tromper.
Recommencer.
Progresser.
Et, peut-être, être applaudi.
On peut acheter une salle.
On peut acheter du temps de studio.
On peut payer d’excellents musiciens.
On peut acheter de la visibilité.
On peut même, indirectement, acheter des applaudissements.
Mais on ne peut pas acheter le chemin qui donne un sens à ces applaudissements.
Et si les applaudissements étaient depuis le début la seule chose recherchée, Ellis Marsalis avait prévenu son fils :
c’est tout ce qu’on obtiendra.
Le Caravage - Narcisse (1597-1599)
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