ABBA Voyage

Quand la scène devient une propriété intellectuelle

MUSIQUE ET IA

Sylvain Morizet

6/22/202610 min read

Il y a, à Londres, une salle d’environ 3 000 places construite pour un spectacle qui ne ressemble à aucun autre.

Depuis mai 2022, le public y vient voir ABBA. Il chante, il danse, il pleure parfois. Il a l’impression d’assister à un concert. Et, d’une certaine manière, c’en est un.

Sauf que les quatre membres d’ABBA ne sont pas là.

Agnetha, Björn, Benny et Anni-Frid sont bien vivants, mais ils ne montent pas sur scène. Ce que le public voit, ce sont leurs doubles numériques, rajeunis, figés dans une image proche de celle de la fin des années 1970. Des avatars, accompagnés par un vrai groupe live, dans une salle réelle, devant un public réel.

Le dispositif pourrait passer pour une prouesse technique de plus. Une curiosité nostalgique. Une attraction haut de gamme pour fans fortunés.

Ce serait une erreur.

ABBA Voyage est devenu l’un des spectacles les plus rentables et les plus observés de l’industrie musicale contemporaine. Il a déjà attiré plusieurs millions de spectateurs et généré un impact économique considérable au Royaume-Uni. Surtout, il a validé une idée que l’industrie musicale regardait depuis longtemps avec envie : la scène peut désormais se passer du corps de la star.

Les membres d’ABBA sont vivants. Des musiciens jouent réellement sur scène. Des techniciens font tourner une machinerie complexe. Le public, lui, est bien là. Rien de tout cela n’est virtuel.

Pourtant, le centre du spectacle — ce que les gens viennent voir, attendre, applaudir — n’est plus une personne physique. C’est une image.

Et cette bascule change beaucoup de choses.

ABBA a toujours été plus qu’un groupe. C’est une machine pop d’une efficacité presque parfaite : quatre silhouettes immédiatement reconnaissables, des mélodies d’une simplicité redoutable, une production d’une précision clinique, des chansons qui traversent les générations sans prendre une ride. Le groupe gagne l’Eurovision en 1974, explose mondialement, puis se sépare en 1982.

La suite est connue : les compilations continuent de se vendre, la comédie musicale Mamma Mia! transforme le catalogue en franchise mondiale, le film avec Meryl Streep relance encore la machine. ABBA n’est plus vraiment un groupe actif, mais la marque ABBA continue de vivre, de circuler, de rapporter.

Il restait pourtant une limite : la scène.

On pouvait vendre les disques. On pouvait vendre les droits. On pouvait monter une comédie musicale avec d’autres interprètes. On pouvait utiliser les chansons dans des films, des publicités, des événements. Mais on ne pouvait pas faire tourner ABBA.

Parce qu’un groupe, normalement, suppose des corps. Des corps qui vieillissent, se fatiguent, tombent malades, se fâchent, refusent, annulent, négocient. Des corps qui ne peuvent être qu’à un seul endroit à la fois.

ABBA Voyage résout ce problème.

On ne réunit pas humainement le groupe. On contourne la difficulté. On ne demande pas aux artistes de remonter chaque soir sur scène. On capte leur image, leur gestuelle, leur mémoire corporelle, puis on fabrique une version reproductible de leur présence.

Ce qui relevait autrefois du vivant devient un actif.

C’est là que le projet devient fascinant. Et plus dérangeant.

Pour fabriquer ABBA Voyage, les quatre membres du groupe ont participé à des séances de motion capture. Leurs mouvements, leurs expressions, leur manière d’habiter la scène ont été enregistrés, puis retravaillés par Industrial Light & Magic, la société d’effets visuels fondée par George Lucas. Des doublures plus jeunes ont complété certains mouvements. Des centaines d’artistes et de techniciens ont participé à la fabrication de ces doubles numériques.

Le résultat est impressionnant, justement parce qu’il ne repose pas seulement sur la technologie. Il y a du théâtre, de la lumière, de la musique live, du montage, de l’illusion. Le public sait très bien qu’il ne voit pas les vrais ABBA, mais il accepte la convention. Il y entre. Il y croit suffisamment pour être ému.

C’est peut-être le point le plus important.

La réussite d’ABBA Voyage ne prouve pas seulement que la technologie fonctionne. Elle prouve que le public est prêt.

Prêt à payer pour une présence reconstituée. Prêt à vivre une émotion collective devant une image. Prêt à considérer qu’un concert peut rester un concert même si l’artiste principal n’est pas physiquement là.

On peut comprendre l’enthousiasme. Le spectacle est soigné. Les membres d’ABBA ont donné leur accord. Le projet est porté par le groupe lui-même. Il permet à plusieurs générations de partager un répertoire qui n’aurait sans doute jamais pu revenir sur scène autrement.

Mais il serait naïf de s’arrêter à l’hommage.

Derrière ABBA Voyage, il y a désormais un modèle économique.

Et ce modèle intéresse beaucoup de monde.

Pophouse, la société associée au projet, n’est pas seulement en train de produire des souvenirs augmentés. Elle acquiert des droits. Des catalogues. Des marques. Des images. Des noms. Des identités artistiques complètes.

KISS a vendu à Pophouse une partie essentielle de son patrimoine : catalogue, marque, image, identité visuelle. Un spectacle d’avatars est annoncé pour 2027. Cyndi Lauper a conclu un partenariat. Avicii fait partie des catalogues acquis. Tina Turner est entrée à son tour dans le portefeuille de Pophouse, avec une acquisition portant notamment sur le nom, l’image, la likeness et une part majoritaire de ses droits musicaux.

Ce n’est pas anecdotique.

Nous avons déjà connu la grande vague des rachats de catalogues. Des fonds d’investissement achètent des chansons pour percevoir des revenus futurs : streaming, synchronisations, publicités, films, reprises. C’est une logique financière presque bancaire. On valorise des flux.

Pophouse va plus loin.

Il ne s’agit plus seulement d’acheter des œuvres. Il s’agit d’acheter la possibilité de faire exister un artiste comme personnage exploitable.

Un catalogue rapporte quand il est écouté, synchronisé, repris, placé dans un film ou une publicité. Une identité artistique, elle, peut être activée. Mise en scène. Rejouée. Déclinée. Installée dans une salle. Transformée en expérience immersive. Demain, peut-être, générée à la demande.

C’est là que l’intelligence artificielle change l’échelle du problème.

ABBA Voyage a nécessité un travail colossal, encore très artisanal dans sa précision : captation, modélisation, animation, lumière, calcul, postproduction. On est loin du bouton magique. Ce spectacle est le fruit d’une machinerie lourde, chère, complexe, presque hollywoodienne.

Mais les outils évoluent vite.

La synthèse vocale progresse. La génération vidéo progresse. La capture de mouvement devient plus légère. La modélisation de visages, de gestes, de styles scéniques devient moins coûteuse. La frontière entre archive, simulation et génération va devenir de plus en plus floue.

Aujourd’hui, pour créer un spectacle comme ABBA Voyage, il faut des moyens considérables. Demain, il faudra peut-être surtout des droits.

Des droits sur la voix. Des droits sur l’image. Des droits sur les gestes. Des droits sur le nom. Des droits sur le style.

C’est exactement ce que ces entreprises commencent à accumuler.

On ne stocke plus seulement de la musique. On stocke la matière première d’une présence.

Et cela pose une question simple : à partir de quel moment un artiste cesse-t-il d’être une personne pour devenir une propriété intellectuelle ?

La question n’est pas théorique.

Un artiste a toujours été exploité commercialement. Son nom, son image, son style, son personnage public : tout cela fait déjà partie du jeu. Mais le corps imposait une limite. Même dans les industries les plus cyniques, il fallait encore que l’artiste soit là, qu’il accepte, qu’il chante, qu’il joue, qu’il tourne, qu’il s’expose.

Le corps était une contrainte. Il était aussi une protection.

Il rappelait que l’artiste n’était pas seulement un actif. Il était une personne située dans le temps. Avec une fatigue, une volonté, une fragilité, une fin.

Le concert, dans sa forme traditionnelle, repose précisément sur cette fragilité. On ne va pas seulement écouter des chansons. On va voir quelqu’un les porter ce soir-là. Avec son âge, sa voix du moment, ses défauts, ses accidents, sa manière d’être là. Même un concert imparfait a cette valeur : il a eu lieu. Il ne se reproduira pas exactement.

Un avatar, lui, ne vieillit pas. Il ne se fatigue pas. Il ne rate pas une note parce qu’il est triste ou malade. Il ne demande pas de renégociation. Il ne vieillit que si l’on décide de le faire vieillir. Il peut être identique chaque soir, dans chaque ville, dans chaque langue, potentiellement dans plusieurs lieux en même temps.

D’un point de vue économique, c’est admirable.

D’un point de vue artistique, c’est plus ambigu.

Car une partie de ce que nous appelons “présence” tient justement à ce qui échappe au contrôle. Le léger décalage, la respiration, le risque, l’énergie d’un soir, la fatigue même. Tout ce qui fait qu’un artiste vivant n’est pas seulement le support interchangeable de son propre répertoire.

Le problème n’est pas de savoir si c’est “vrai” ou “faux”. Cette opposition est trop pauvre. Le spectacle vivant a toujours fabriqué de l’illusion. La scène n’a jamais été un lieu de pure réalité. Elle est un pacte.

La vraie question est ailleurs : que reste-t-il du pacte scénique quand la présence principale n’a plus besoin d’être vivante ?

ABBA Voyage fonctionne parce qu’il reste rattaché à un geste humain initial. Les membres du groupe ont participé. Ils ont validé. Ils ont donné leur image à un projet précis. C’est une forme de testament scénique de leur vivant.

Mais que se passera-t-il lorsque les artistes ne seront plus là ? Lorsque les ayants droit décideront ? Lorsque les contrats auront été signés trente ans plus tôt ? Lorsque des entreprises posséderont suffisamment de données pour générer de nouvelles performances “dans l’esprit de” l’artiste ?

Nous connaissons déjà ce débat avec la voix. Il est désormais possible d’imiter une voix avec un réalisme inquiétant. La musique générative permet de produire des morceaux qui ressemblent à un style existant sans être officiellement des copies. La vidéo suivra. La scène suivra.

Le risque n’est pas seulement juridique. Il est culturel.

Nous pourrions entrer dans une époque où les grands morts occuperont indéfiniment l’espace symbolique. Où les catalogues les plus rentables continueront de se réincarner sous forme de spectacles premium. Où les investissements se concentreront encore davantage sur des marques déjà connues, au détriment d’artistes vivants plus fragiles, plus risqués, moins immédiatement monétisables.

Le passé a toujours nourri la création. Le problème commence lorsque le passé devient un concurrent industriel du présent.

Si une entreprise peut faire tourner éternellement ABBA, KISS, Tina Turner ou demain d’autres icônes, avec un contrôle total sur les coûts, le rythme, la mise en scène et l’image, que restera-t-il de l’espace disponible pour les artistes vivants ?

On nous répondra que ce ne sont pas les mêmes publics. Peut-être.

On nous dira que ces spectacles créent aussi de l’emploi : musiciens, techniciens, régisseurs, graphistes, développeurs, danseurs, médiateurs. C’est vrai.

On nous dira que le public y trouve une émotion réelle. C’est vrai aussi.

Mais l’émotion du public ne suffit pas à régler la question. On peut être ému par une image. On peut pleurer devant un film. On peut être bouleversé par une voix enregistrée depuis cinquante ans. La question n’est pas de savoir si l’émotion est authentique. Elle l’est, du point de vue du spectateur.

La question est de savoir quel type d’industrie nous construisons autour de cette émotion.

Une industrie où la technologie permet de nouvelles formes peut être passionnante.

Une industrie où l’on transforme progressivement les artistes en franchises exploitables sans fin appelle davantage de vigilance.

Ce qui me frappe, dans ABBA Voyage, c’est que le spectacle est à la fois magnifique et inquiétant. Magnifique, parce qu’il montre ce que des moyens technologiques, artistiques et financiers considérables peuvent produire lorsqu’ils sont mis au service d’une œuvre populaire. Inquiétant, parce qu’il révèle aussi la tentation ultime de l’industrie culturelle : garder l’aura, supprimer l’imprévisible.

Garder la star, supprimer la personne.

Garder la voix, supprimer le souffle.

Garder l’image, supprimer le vieillissement.

Garder le concert, supprimer le risque.

Or l’art vivant tient justement à ce risque. Il tient à la possibilité que quelque chose arrive, ou n’arrive pas. Il tient à l’écart entre l’œuvre et son incarnation. Il tient à ce moment très simple : quelqu’un est là, devant nous, maintenant.

Ce “maintenant” est peut-être ce que les technologies de reproduction ont toujours cherché à imiter sans jamais le remplacer complètement.

ABBA Voyage ouvre une porte. Elle ne mène pas forcément à un cauchemar. Elle peut mener à des formes nouvelles, hybrides, intelligentes, respectueuses, où le numérique permet de transmettre des œuvres autrement. Il serait absurde de rejeter en bloc ces possibilités.

Mais une porte ouverte par une industrie n’est jamais neutre.

Elle s’ouvre toujours dans une direction économique.

Et aujourd’hui, cette direction est claire : acquérir des identités artistiques, les transformer en actifs, puis les faire vivre indépendamment des corps qui les ont créées.

C’est brillant.

C’est rentable.

C’est probablement inévitable.

Mais ce n’est pas anodin.

La musique a toujours été traversée par une tension entre l’œuvre, l’artiste et le marché. Avec les avatars, cette tension change de nature. L’artiste peut désormais être séparé de lui-même. Son image peut continuer. Sa voix peut continuer. Sa scène peut continuer.

Même quand lui ne peut plus, ne veut plus, ou n’est plus là.

La vraie question n’est donc pas : “est-ce que le public acceptera ?”

La réponse est déjà oui.

La vraie question est : que faudra-t-il protéger, maintenant que le public accepte ?

La dignité des artistes. Leur consentement. La limite temporelle de leur image. La place des vivants. Le droit à disparaître. Le droit à vieillir. Le droit de ne pas être optimisé pour l’éternité.

Car un monde où les artistes deviennent immortels sous forme de produits n’est pas forcément un monde plus riche.

C’est peut-être simplement un monde où même la mort ne suffit plus à interrompre l’exploitation.

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